La disparition du charretier
C’était il y a longtemps, au temps où les pierres des chemins n’avaient pas encore été enrobées de goudron, au temps où il fallait des chevaux ou des bœufs pour que la charrette puisse avancer, si on en avait une…
Sinon c’était à pied que l’on se déplaçait, que les écoliers se rendaient en classe, que l’on allait le dimanche à l’église pour les dévotions ou au marché pour acheter ce que l’on ne trouvait pas sur place.
Si on était du hameau de Rivière, cela ne posait pas trop de problème, l’épicerie, la boucherie et la boulangerie n’étaient pas très loin et le cabas de la ménagère, si lourd soit il, ne tardait pas à revenir au foyer, si la commère n’avait pas rencontré quelque connaissance avec qui échanger les potins en vogue.
Pour les potins, la gente masculine se rendait plutôt au lieu incontournable de la vie du village : les cafés.
C’est là que s’échangeaient les informations sur l’état des semailles, des récoltes ou des fenaisons, là où on apprenait que la fille de Firmin allait épouser le fils de la veuve Alphonsine, là où ceux qui lisaient le journal en français faisait part des nouvelles de la ville à ceux qui ne savaient pas le lire. Bref, là où l’on pouvait refaire le monde autour de traditionnel “canon” de vin rouge.
Et c’est là que se rendait ce soir là un homme, avec sa charrette et son bœuf, du moins, c’est ce que sa femme a dit à ses voisins après qu’il se soit mis en route, car il n’habitait pas le village mais le hameau de la Bourderie.
Pourquoi sortir à cette heure et avec un attelage? Peut être une dispute conjugale, peut être manquait il quelque provision encombrante, trop lourde pour que la maitresse de maison puisse la ramener sur la colline dans son cabas et que l’homme devait retourner chercher. Ou peut être, pensait il que le bœuf se souviendrait plus que lui du chemin du retour s’il venait à s’assoupir après avoir forcé sur la boisson au café qu’il n’aurait pas manqué de visiter.
Mais la nuit s’avança puis s’effaça et notre homme ne reparu point au domicile conjugal.
Au matin, fulminant de colère, la mégère descendit au village s’enquérir de la raison du découchage de son mari. Mais nul ne purent la renseigner, personne ne l’avait vu dans aucun café du village.
L’Antoine avait bien dit avoir vu passer sur la route du fond de Rivière, une charrette avec son conducteur à tombée de nuit mais il ne se souvenait plus dans quel sens, et comment accorder du crédit au dires de cet ivrogne. La Batistine des Satres avait également dit qu’elle avait entendu souffler un bœuf sur le chemin qui mène aux Grands côtes lorsqu’elle couchait son dernier né mais n’était ce pas le tuilier qui rentrait de voir sa parentèle à Villette?
Après une journée de recherche, une chose était sure, notre homme avait disparu, aucune trace de lui, de sa charrette et de son bœuf.
Puis, une semaine plus tard, l’Antoine fit irruption au café à l’heure où les travailleurs rentrent des champs; et devant l’assistance médusé, il annonce : “Je l’ai retrouvé, il est tombé dans le trou en descendant de la Bourderie!”
Et avec force détail, il raconte qu’il a vu, les cornes du bœuf et une roue de la charrette qui sortaient de l’eau et qu’il n’avait pas pu approcher plus de peur de tomber dans la glaise et d’y rester prisonnier.
D’abord septique, à cause des libations habituelles du bonhomme, les villageois finirent pas penser que la chose était possible puisque c’était dans ce trou que l’on venait régulièrement se débarrasser de dépouilles encombrantes d’animaux qui étaient rapidement absorbées par la boue mouvante qui tapissait le fond du ravin.
Dès le lendemain, un groupe de courageux pris la direction du lieu du drame afin d’en avoir le cœur net. Hélas, il avait plu toute la nuit et le trou débordant d’humidité de laissa entrevoir que quelques branches flottant en surface et quelques grenouilles heureuses d’être dans leur élément.
Après cet épisode, nul ne revit plus l’homme, son bœuf et sa charrette. Qu’est il devenu?
A t il fuit le domicile conjugal sans laisser de trace? Sa veuve a t elle dit la vérité? Ne l’a elle pas trucidé après une dispute ou dans son sommeil, puis jeté dans le trou? N’est il pas tout simplement tombé tout seul après avoir perdu le contrôle de l’attelage? Il se peut même que ce ne soit qu’une histoire que l’on raconte aux enfants pour les mettre en garde contre les danger de ce piège mouvant ?
Deux choses sont sures : la première; vraie ou non, cette histoire a traversé les âges pour arriver aux oreilles du conteur.
La deuxième: ce trou existe bel et bien; et l’on ne peut manquer de frissonner lorsqu’on l’aperçoit sur la gauche de la route en montant au hameau de la Bourderie.
La chapelle de Picolet
Ne va pas au dessus de la chapelle, il y a des trous sans fond!”
Cela peut il exister? Non, bien sûr! Mais comment peut faire une mère de famille pour dissuader son garçon de sept ans, un peu trop intrépide, d’aller seul dans ce secteur accidenté et abrupt de la commune? C’est pourquoi j’ai attendu encore un peu avant de m’aventurer dans cet endroit boisé dont le charme et les dangers son difficilement résistibles.
Mais au fait, de quelle chapelle parle-t-on?
Un petit retour en arrière dans le temps s’impose.
Il fait froid et humide en cet hiver du début du dix neuvième siècle.
L’après midi commence à peine et un soleil pâle et voilé se dessine derrière les nuages gris blanc de ce mois de février. Le jeune docteur regarde la colline couverte d’un manteau blanc, qui sépare le voironnais de la vallée du Guiers au pied de la grande Sure, pour l’instant cachée sur les nuages.
L’hiver rude laisse des traces dans les fermes de cette vallée, plusieurs animaux sont malades et les paysans les plus aisés ont fait porter un billet au vétérinaire pour qu’il vienne faire une tournée sur Saint Joseph.
Perdre des bêtes gravides serait, pour eux, synonyme d’une bien mauvaise année à venir.
Soudain, il sursaute. “Vous ne devriez pas aller faire votre tournée à pied Monsieur, la neige arrive. Peut être bien avant ce soir et la nuit arrive tôt en cette saison.”
La vieille femme qui vient de parler est sur le pas de sa porte, quelques buches de bois dans son panier, devant la dernière maison de Saint Etienne avant de prendre le défilé du petit Crossey qui mène en Rivière par la colline.
Le docteur reprend ses esprits et lui répond : “J’ai des animaux malades à visiter, il y a même deux vaches pleines fort mal en point dont le propriétaire m’a fait porter un billet. Après rivière, je dois passer à la ferme de côte Moulin avant d’aller au Charot. C’est mon devoir, je dois m’y rendre tout de même. Bonne soirée ma bonne dame”.
La vieille femme ne réponds pas. Après quelques instants de silence, elle hoche la tête et regarde le jeune homme s’éloigner sur le chemin.
Appeler le vétérinaire, ce n’est pas courant en ces temps : c’est une grosse dépense pour des résultats incertains. Mais les fermiers n’ont guère le choix, leurs cheptel est leur gagne pain, une épidémie serait une catastrophe, un fléau pour l’époque.
Mais la commère a aussi compris à son ton, que le jeune homme n’est pas rassuré et qu’il lui a confié son itinéraire pour que quelqu’un sache où le trouver si par malheur il se perdait.
Mais qui irai le chercher si la nuit et la tempête de neige le trouvait encore sur le chemin au milieu des bois?
A la ferme de côte Moulin, le bouc avait un vilain furoncle. Avec l’onguent approprié, sa patte irai vite mieux mais cela aurait pu dégénérer sans son intervention. Et même si le paysan n’avait pas tout l’argent pour régler sa consultation, peut importe. Il serait patient et attendrait que les futures récoltes permettent réunir la somme convenue.
Au Charot la situation est grave, le mulet tousse à s’en arracher les bronches : il a pris froid il y a plusieurs semaines et ne s’en remet pas. Le jeune homme passe beaucoup de temps à le frictionner et à lui poser un cataplasme sans être sur que ses poumons pourront se remettre de cet hiver si rude. De plus, une vache gravide à la panse bloquée par son veau mal placé dans sa matrice. Le jeune vétérinaire tente un repositionnement qui réussi, mais il fini épuisé et il est tard…
Dehors, la neige commence à tomber ainsi que la nuit. “Je vais me dépêcher de retourner en rivière”, annonce le docteur.
“Vous n’y pensez” pas s’écrie la fermière, “avec la neige et la nuit, vous risquer fort de vous perdre, ce n’est pas prudent!”
Mais le jeune homme est bien décider à passer la nuit à l’auberge, l’inconfort de cette ferme dans la montagne ne le tente guère et malgré les mises en garde des paysans, le voici parti sur le chemin qui descend vers la cascade de Roche Boeuf.
, “Vous devriez retourner au Morard et suivre le large chemin qui descend; c’est plus sur si vous ne connaissez pas bien le coin.” Lui avait conseillé la fermière “.
Mais le vent s’est uni à la neige et la progression du vétérinaire s’est brusquement ralentie. “Je vais couper par le petit chemin en lacet qui descend de Picolet. C’est plus court, j’ai une chance d’arriver avant que la tempête ne forcisse”, se dit il.
Mais quelle bifurcation devait il prendre? Il lui semble bien avoir pris la bonne. L’a-t-il manquée? Dans ce paysage assombri par la nuit et où la neige qui tombe maintenant en blizzard, toute trace est effacée, il ne sais plus s’il est dans la bonne direction. Il a pourtant pris le chemin qui descend, mais la gorge du Chorolant est juste sur sa gauche avec ses falaises abruptes. Encore une glissade sur la pente raide qui l’entraine vers le précipice.
Il aurait du écouter le fermière et retourner au Morard, le chemin y est beaucoup plus visible que ce petit sentier qu’il a perdu.
Il n’est pas forcément très croyant mais comment ne pas invoquer la vierge et tous les saints pour se sortir de cette situation qui devient de plus en plus critique?
Cela fait maintenant une heure qu’il se bat avec les éléments, il aurait du arriver depuis longtemps et la fatigue ainsi que le froid commence à l’engourdir. Alors il se fait une promesse : “si je me sors de ce mauvais pas vivant, je jure d’ériger sur ce mont, une chapelle en l’honneur de Marie!”
Soudain, alors qu’il ne voit plus à deux pas devant lui, la lune sort de derrière les nuages. Il se rend compte avec effroi, qu’il se trouve au sommet d’un à pic de plusieurs dizaines de mètres avec des rochers menaçants qui se découpent dans la lueur lunaire. Un pas de plus et s’en était fini de lui.
Le cœur battant, il aperçoit sur sa droite un tronc d’arbre abattu qu’il lui sera facile d’escalader afin de rejoindre un replat qui se dessine au dessus de lui. Arrivé en terrain plus sur, il aperçoit au bout du sous bois, une trace qui ressemble fort au sentier qu’il cherche à retrouver désespérément.
Il se tourne alors vers l’astre qui vient de lui sauver la vie mais celui ci se voile à nouveau derrière un nuage sombre tandis que la neige se remet à tomber.
Ne laissant pas passer sa chance, il se dirige péniblement vers le sentier qui descend puis s’engage dans les lacets qui le mènent au pied de Picolet.
Il retrouve alors le chemin qui descend du Morard et entend sur sa gauche le murmure du Chorolant, puis les première lumières des Nesmes apparaissent.
La nuit est maintenant bien avancée, il est transi de froid mais il est sauvé et pourra se réchauffer à l’auberge où il passera la nuit.
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Le printemps venu, il n’oublie pas sa promesse, ne retrouvant pas exactement l’endroit où le miracle avait eu lieu, il décide de faire bâtir la chapelle au sommet de l’escarpement en lacet.
Une belle petite chapelle en forme de croix aux bras arrondis, maçonnée avec des pierres rondes jointes au mortier et un toit pointu avec des tuiles.
A l’intérieur, un crépi à la chaux bleu nuit, des bancs et un autel sur lequel est posé une statue de la vierge. Le tout est fermé par une solide porte en chêne.
L’homme est parfois capable du meilleur lorsqu’il sait donner son temps, son énergie et même de risquer sa vie pour venir en aide à ses semblables et faire preuve d’humilité face des forces qu’il ne domine pas.
Mais si l’homme est capable du meilleur, il est aussi capable du pire : Un jour, me promenant à Picolet comme je le fais souvent, je trouvais la porte de la chapelle enfoncée, l’intérieur avait était saccagé, dévasté par des vandales.
Dès lors, les jours de la chapelle qui avait résisté aux temps et aux intempéries grâce aux soins et à l’entretien de personnes dévouées furent comptés.
L’humidité le froid et le vent eurent rapidement raison de l’intégrité du bâtiment.
Il ne reste plus aujourd’hui du dévouement du jeune médecin, que quelques pierres et tuiles cassées recouvertes de mousse que la lueur de la lune éclaire tristement…
